Démarche

En tant qu’architecte et sociologue, nous nous attachons à lire le terrain, comme scénographes urbains et plasticiens nous cherchons à révéler le lieu. Nous tamisons notre lecture du terrain d’intervention selon les notions d’espace et de lien.

Par la scénographie urbaine, nous ne cherchons pas à contrôler un espace ; nous recherchons le mouvement, la danse, le dialogue dans l’espace public via une provocation capable de briser la routine de façon spontanée. Ludique, souvent étrange et inattendu, notre art appartient à toutes celles et ceux qui le rencontrent. Inspiré  par l’art brut baptisé par Jean Dubuffet, il touche les marginaux, les laissés pour compte, les stigmatisés à qui l’installation donne la parole.

En équilibre sur un fil avec le corps d’un danseur spontané, suspendue par le génie d’un enfant autiste, allégée de ses cerceaux par les enfants d’une favela… L’oeuvre bouge et respire au gré du lieu, inspirée par les toiles de Christo, les Mobiles d’Alexander Calder et les Machines sonores de Jean Tinguely. Notre recherche d’interactivité et de mouvement inclut la possible disparition des sculptures, créant un silence éloquent. Sociologue, architecte, photographe et vidéaste, nous écoutons et récoltons.

L’histoire des matériaux est sans fin et leur usage peut être constamment modifié. Nous faisons leur histoire, mais ils interviennent également dans la nôtre. Nous créons les sculptures à partir de matériaux récupérés dans le quartier d’intervention et dans d’autres mondes qui se rencontrent dans la sculpture, préfigurant les rencontres d’acteurs de ces mondes différents. Nous travaillons avec des éléments métalliques et plastiques, alliant rigueur et rugosité des uns et lisse légèreté des autres. Leur couleur et leur musique nous éveille nous et le passant.

Les sculptures de notre dernier travail “Un réseau en fil dans le tissu urbain » ont des bobines de fil que les passants sont invités à dérouler pour accrocher les fils où ils le souhaitent dans l’espace urbain. Ils créent un réseau de liens jouant avec les contraintes et l’histoire du lieu qui se révèle à leurs yeux sous un jour différent. Trempant leur plume dans notre encrier multicolore, ils tissent une nouvelle page de leur histoire commune et de notre recherche.

  J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ;
                                                                           des guirlandes de fenêtre à fenêtre ;
                                                                           des chaînes d’or d’étoile à étoile,
                                                         Et je danse.
                                                                                                            Arthur Rimbaud, Illuminations

REMBOBINONS

De l’utopie d’un passage en réseau…

Dans son projet de diplôme d’architecte à l’Ecole Paris-Malaquais en 2015, Madlen Anipsitaki, partant des différents usages des passages parisiens, à savoir raccourci, voisinage, flânerie, a transformé leur architecture simple, d’une trajectoire rectiligne, en un réseau de passage entremêlant ces trois trajectoires idéale-typiques : le passage qui perce l’existant, passage alegro / le passage qui contourne l’existant, passage moderato / le passage qui glisse dans l’existant, passage lento.

Le troisième type est le passage qui nous intéresse le plus ici. Il passe par des endroits en commun déjà existants comme les cours en commun de chaque immeuble, les escaliers, les couloirs.

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Lorsque le passage traverse des appartements, ce sont des “filtres” qui les séparent du passage et permettent le contact direct ou indirect avec le résident. Par exemple, des bibliothèques à double face, l’une pour la maison et l’autre pour le passage. La valeur de l’usage public d’un élément privé tient aussi à d’autres éléments, comme l’eau conduisant à un évier de cuisine qui parallèlement rafraîchit, comme une source d’un village grec, les passants du passage. C’est un point important de notre démarche de scénographie urbaine où le décor du théâtre de la ville participe aux interactions entre les acteurs.

De plus, ce projet est situé sur un îlot dont les côtés sont fermés. Il porte, en reliant ces côtés, une ambition d’ouverture et de brassage social entre des rives aux populations différentes, plutôt bourgeoises d’un côté et populaires de l’autre. Comme le dit J.P. Vernant :  « Entre les rives du même et de l’autre, l’homme est un pont ». Selon nous le passage, la ville aussi est un « pont » qui relie différents groupes dans une histoire et un espace communs. Les bidonvilles sont des lieux de vie informels aux marges de la ville habités par des groupes de migrants précaires stigmatisés comme Roms et exclus du marche du logement. Le travail que Simon Riedler y a effectué et son combat contre l’exclusion des Roms l’amène à questionner cette capacité de la ville à relier des groupes sociaux différents. Il porte donc un objectif de développement local en œuvrant par exemple à l’acceptation réciproque et le dialogue entre habitants des bidonvilles et riverains.

Notre parcours collectif est donc à la fois architectural et social, utopique et engagé. Il s’agit pour nous d’interroger et transformer les relations sociales à l’échelle locale. Nous entendons pour cela les matérialiser et les nourrir par un nouveau réseau. Nous comptons l’initier, puis il sera co-construit par les acteurs en fonction des usages qu’ils y trouveront, des situations qui se présenteront.

Ça n’est donc pas une scénographie fixe, comme un décor de théâtre, mais un dispositif qui prend vie au passage des personnes. Celles-ci peuvent la rendre plus visible comme elles peuvent aussi la détruire, la casser. Chaque réaction est respectée, comme partie prenante de la scénographie urbaine.

À l’idée d’un réseau social matérialisé par du fil

La ville est déjà tissée par de nombreux réseaux, des rues, de l’électricité, de l’eau… Géographiques, historiques, sociaux, symboliques : les liens sont protéiformes et les représenter requiert une matière plurielle. En même temps, cette matière doit maintenir une certaine unité, un équilibre entre passé et présent, entre différentes générations, une continuité ouverte sur l’avenir, respecter le bâti et susciter du mouvement. Ces exigences donnent du fil à retordre, et pour accomplir ce travail de funambule, il nous faut filer la métaphore et, tout simplement, utiliser du fil !

Nous choisissons aussi le fil pour permettre aux acteurs de facilement tisser le réseau, tout le monde a du fil à portée de main, qu’il s’agisse de ficelle, de câbles, de fil à couture, à linge ou de lacets. Nous-mêmes choisirons un fil simple tel que nous le trouverons localement sur un marché, dans un magasin local.

Réalisation : un programme en trois temps

Nous prévoyons trois phases d’au moins une semaine chacune : préparation – expérimentation – appropriation/restitution.

1/ Préparation – 1ère semaine

Lors de la première semaine, nous organisons un workshop avec nos partenaires et relais sur place. Il s’agit souvent de départements d’architecture et urbanisme, de sciences sociales, de beaux-arts, d’Universités et d’Ecoles sur place, mais aussi de Municipalités, centres sociaux-culturels…

Les premiers objectifs à atteindre collectivement sont les suivants :

  • Choix du nombre et de l’emplacement des points de source du réseau grâce à une analyse de site.

  • Collecte des matériaux locaux (voisinage, chutes d’usine, déchèterie…) métaux, plastiques et fil colorés unis sur des sculptres-bobines pour attirer l’attention et inviter à se lier.

Exemple d’emplacement pertinent : espace piéton avec un arbre pour accrocher le fil et un mur à franchir.

  • Sensibilisation des acteurs locaux à notre projet, réunions d’information, affichage, tractage. Recherche de bénévoles.

  • Instauration de règles de sécurité dans l’usage du dispositif

2/ Expérimentation – 2ème semaine

Au début, déploiement des points de source du réseau avec l’aide des bénévoles sensibilisés, étudiants, voisins…

Alors les acteurs locaux peuvent s’approcher des sculptures-bobines et dérouler les fils, les faire passer par des espaces publics à l’aide d’éléments urbains comme des poteaux, des arbres, des bancs. Et, avec l’accord des habitants, ils pourront pénétrer des espaces privés comme des balcons, de fenêtres, voire l’intérieur des habitations. Les scénarios seront spontanés et dépendront des réactions locales. Le réseau pourra être étendu par des greffes de fils de toutes sortes par les habitants et les passants, fil à linge, cables électriques, lacets…

Nous continuons notre travail d’information des acteurs locaux, les appelant à se sentir libres d’utiliser l’installation, à se l’approprier. Et nous observons et enregistrons comment l’installation va évoluer et nous répondre. Cela sur différents supports formant un journal de bord :

  • Photo, vidéo, des acteurs et du réseau prises par nous ou les acteurs eux-mêmes et partagées sur les réseaux sociaux virtuels avec le hashtag #reddehilos (#réseauenfil)

  • Notes et dessins d’observation, sous l’angle de l’appropriation du réseau par les acteurs.

  • Entretiens ethnographiques (si possible enregistrés) avec des acteurs, questions sur leur réaction face au dispositif.

3/ Appropriation/Restitution – 3ème semaine

Lors de cette phase, nous poursuivons nos observations et enregistrements, guidés par les questions et hypothèses suivantes sur l’évolution du dispositif :

Est-ce qu’il va devenir un vrai réseau de communication, où les gens vont accrocher des mots pour communiquer ?

Est-ce qu’il va devenir une attraction pour les enfants pour sauter et jouer ?

Est-ce que des acrobates ou des danseurs vont profiter des fils pour s’exprimer avec la langue du corps ? Est-ce que les fils vont prendre la forme de cordes d’un instrument que les gens vont apprécier jouer et écouter ?

Est-ce que quelqu’un va simplement couper le fil pour créer la déconnexion ?

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Tout reste possible, il n’y a pas de “mauvais” ou de “correct”, il s’agit toujours de réactions qui ont une présence et un sens dans l’espace. Nous sommes à l’écoute des besoins des usagers du lieu. Ainsi s’organise la fête de démontage, où les expressions publiques, qu’elles soient artistiques, culinaires, ou simplement présences, nourrissent la convivialité du dernier jour. Les fils et les sculptures-bobines sont généralement démontés et récupérés.

La phase de restitution peut se prolonger, grâce aux acteurs qui continueront à faire vivre le réseau. Nous laissons la porte ouverte pour notre éventuel retour sur le site, pour obtenir des résultats avec une temporalité plus étendue.

Enfin, nous pouvons comparer les expérimentations sur différents sites et donner de la matière à nos recherches architecturales et sociales, utopiques et engagées. C’est pourquoi nous communiquons notre projet et continuerons de le faire pour documenter l’expérience par différents moyens (articles de blog, de revue, livre, documentaire, exposition…).

Conclusion

Nous croyons profondément que ce projet, par un dialogue urbain, une plasticité et une appropriation artistiques de l’espace, enchante le quotidien et développe les relations sociales avec poésie. Au croisement de l’architecture, de la sociologie et de l’art interactif, le réseau de fils proposé et co-développé a une ambition utopique, celle que le fil continue de se dérouler…